Projet FCL

Géographie-s de la classe

Mise à propos

Penser chaque année à innover, à avoir une approche active de l’enseignement est un de mes crédos. Je cherche continuellement des réponses dans des projets de classe, des technologies nouvelles ou encore dans des pédagogies revisitées ou innovantes. Mais, finalement, cela reste du « superficiel », de la « technicité pédagogique pure ». Je prends la délicatesse de mettre ces deux termes entre guillemets. Depuis quelques années, je me suis interrogé sur la disposition des tables, des chaises, des « coins » dans ma classe, je me suis questionné sur le matériel, les matières et les aspects plus « décoratifs ». Pour faire bref, je me suis penché sur la notion d’espace-s. J’ai cherché à potientaliser ma classe de façon ergonomique sans oublier cette sacro-sainte alliance avec le « pratico-pédagogique ».

J’ai donc visité cette douce notion de géographie-s dans ma classe, ou comment la disposition des différents lieux pouvait avoir un impact sur l’apprentissage des élèves. M’inspirant de plusieurs études universitaires (Université de Salford au Royaume-Uni (2013), Université d’État de Caroline du Nord) et d’expérimentations dans certains établissements, j’ai opté pour une refonte totale de l’aménagement scolaire pour rechercher un rendement pédagogique efficace. En somme, repenser la géographie de la classe, c’est investir le terrain de la matérialité. Cela doit aussi résulter d’un consensus fort entre la pédagogie et sa mise en pratique. Les deux éléments vont de paire.

Lieu unique : espaces multiples

La classe est un lieu où figurent, où s’enchevêtrent des espaces. Des espaces imbriqués et inter-dépendants les uns des autres qui ont cependant un point commun : l’unicité de leur usage. En effet, il est primordial, pour les élèves et/ou l’enseignant de bien maîtriser cette notion car elle détermine, de facto, le bon fonctionnement de tous ces espaces au sein de ce lieu unique. Pour faire court, un lieu clairement identifié détermine un usage bien défini. Le concept tient en deux points : flexibilité et interactivité. En effet, au cours de l’année scolaire et en fonction des besoins pédagogiques (ateliers, projets, etc.), les espaces sont modulables, interchangeables, déplaçables. C’est la mobilité de ces espaces qui fait de l’environnement classe un lieu vivant, en interaction forte avec l’expérience scolaire de chaque individu « élève ». Je me suis beaucoup inspiré des travaux de Xavier Garnier (@XG_lp2i), professeur de mathématiques au Lycée Pilote Innovant International de Poitiers (LP2I) et de son implication dans le projet Future Classroom Lab qui « vise à promouvoir et diffuser une méthodologie de création et d’accompagnement de scenarii pédagogiques innovants et ouverts aux nouvelles technologies, dans un espace classe « du futur » repensé (ou « repensable ») pour développer chez les élèves et les enseignants, les compétences du 21ème siècle (compétences clés). Il est porté par European Schoolnet (EUN), association de 31 ministères de l’éducation, basée à Bruxelles. » (1)

Sans véritablement et officiellement intégrée dans le projet FCL, la classe fonctionne avec énormément de critères basés sur la feuille de route du projet. Des espaces de création de ressources par et pour les élèves, des espaces de mutualisation des travaux, des espaces de coopération et encore d’autres de détente et de présentation ou d’expérimentations scientifiques.

Politiques corporelles

Une autre variable que je prends en compte dans cette réflexion des espaces est une dimension qui, je trouve, n’est pas – ou très peu – prise en considération dans le monde de l’enseignement : la dimension sociale du corps. M’appuyant sur les travaux universitaires de Luc Boltanski (2), je redonne au corps de l’élève toute sa place dans l’environnement scolaire. Ayant, lors de mes cursus universitaires, travaillé sur les ouvrages de référence de Marcel Mauss « Les techniques du corps », dans la sociologie du cinéma, je me suis maintes et maintes fois posé la question de cette absence de prise en compte de cet aspect de l’individu dans l’enseignement. Pourquoi, alors que nous travaillons avec des « individus », abordons que très peu la dimension sociale de leur corps ? Il est un outil comme un autre, il permet de véhiculer un certain nombre d’émotions, il confère à l’activité des comportements propres. Bref, le corps est un élément important du processus d’apprentissage. La question est alors de savoir comment nous devons utiliser ces attitudes corporelles en tant qu’enseignant pour apporter des justifications à des comportements, émotions ? Quels outils doit-on mettre en place pour comprendre les attitudes corporelles de ces élèves ? Peut-on anticiper sur des attitudes et/ou des comportements ?

Entre mobilité-s et circulation-s

Voilà deux mots clés à mon sens. Enfin, dans ma pratique professionnelle. Se questionner sur les circulations dans la classe, c’est avant tout se placer dans une réflexion sur l’aménagement des objets du quotidien et leurs liens possibles entre eux.  Il ne suffit pas que l’on ai choisi du mobilier, des chaises, des meubles bas et des plantes pour que la classe sera repensée. Il faut les mettre en harmonie. De façon homogène. Et prendre également les formes de ces objets pour que les circulations puissent permettre une mobilité dans la classe de la part des élèves.  Pour ce faire, le travail sur plan à l’échelle permet, en amont de l’installation, de se faire une idée des possibilités qui nous sont offertes. Ainsi, des modulations et des ajustements s’opèrent avant même des soucis à la mise en place du mobilier. Essentiel.

Ces deux termes permettent aussi, dans une certaine mesure, de mettre en exergue ce que j’appelle les « filtres parasites ». Ce sont ces petits (ou grands) objets qui, dans une classe, ont une place obsolète. Ces éléments perturbent et modifient la perception globale de son environnement. On les laisse souvent car on se dit « ça me servira bien un jour… ». Mais, sans fonction-s prédéfinie-s, ces objets sont inutiles au fonctionnement pédagogique. Pour certains, ils sont imposants, d’autres sont inefficace. Je suis d’avis de les enlever plutôt que de les laisser. La place « gagnée » sera réinvestie par la mise en place d’un « coin » ou l’ajout d’un meuble plus adapté et plus fonctionnel.

Pour quels intérêts pédagogiques ?

Depuis de longues années (en fait depuis ma titularisation), j’ai agencé ma classe en îlots. Cette disposition matérielle est particulièrement favorable aux travaux collaboratifs et/ou coopératifs comme à la réalisation collective de tâches complexes. Toutefois, pour amener à une efficacité pédagogique prégnante, ce type d’aménagements doit être réfléchi en fonction des projets et/ou des activités.

Ainsi, les groupes diffèrent selon le travail demandé, le nombre d’élèves est revu soit à la hausse soit à la baisse en fonction de la difficulté de la tâche à effectuer. Chaque activité est déterminée par un nombre préalablement établi d’élèves et un espace ciblé. Par exemple, pour réaliser une capsule vidéo dans le coin « Fab’Lab », les élèves sont au nombre de trois. Pour deux raisons : d’une part, on vise dans cette activité l’efficacité collective donc peu d’élèves permettent une meilleure entente et collaboration. D’autre part, l’espace réduit ne justifie pas un nombre important d’élèves dans l’action.

Pour quels bénéfices ?

D’une part, le premier retour visible est une meilleure prise en compte de l’individu en tant que tel. Favoriser cette prise en compte, c’est d’une certaine façon le persuader qu’il existe et ainsi développer l’estime de soi à l’école et le bien-être. Ces deux éléments sont étroitement liés à la réussite pédagogique de l’élève. Du cadre élève, on peut aussi rapidement passer au cadre école où le travail en équipe va permettre de favoriser et de pérenniser un climat scolaire serein, propice aux apprentissages. Ensuite, le fait d’insérer les élèves dans cette réflexion fine des espaces les convainc de l’utilité du processus et accentue la prise d’initiatives et l’engagement personnel. En bref, le fait d’avoir repensé les espaces (avec tout ce que cela peut engager) a permis de développer et de maintenir un climat scolaire très favorable aux apprentissages scolaires, de recontextualiser l’élève dans l’activité, et de placer la collaboration et la coopération comme vecteurs de réussite tout en donnant au numérique toute sa place et sa fonction.

La prise d’initiative des élèves s’est vue enrichie. Celle-ci est à mettre en relation étroite avec l’engagement personnel. La pratique existante dans la classe avait déjà construit les bases de ces deux éléments « informels ». Le fait de pouvoir impliquer les élèves dans une approche réflexive de leur-s espace-s de travail a réaffirmé ces dynamiques. Climat scolaire apaisé. Apprentissages scolaires pouvant se faire de façon tout aussi sereine. Le dernier point remarquable est sans aucun doute la question du respect dans l’établissement. Respect des espaces, du matériel, du mobilier car les élèves savent que ce sont des outils qui vont leur permettre d’apprendre, découvrir.

Ressources et liens externes

 

Lycée Pilote Innovant International de Poitiers

Blog Future Classroom Lab

Étude de l’Université de Salford

Vidéo de présentation aux journées académiques de l’innovation (Orléans)

Le support de présentation

 

(1) : Article sur le site du lp2i ici

(2) : Boltanski Luc. Les usages sociaux du corps. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 26ᵉ année, N. 1, 1971. pp. 205-233. ici

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2 Comments on “Géographie-s de la classe

  1. Super article Eric ! Ça donne vraiment envie de pousser la réflexion sur l’organisation de l’espace classe voire école ! Je bosse là dessus pendant les vacances et j’anticipe l’année suivante avec plus d’élèves. Merci encore et continue de partager tout ça avec autant d’enthousiasme !

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